Ascanio Celestini, l'infatigable traqueur d'histoires, a couru les asiles pour forger « La pecora nera ». Un solo délirant, au Festival de Lièçge
A vec sa barbichette pointue et son air coquin, Ascanio Celestini, 34 ans, a l'air de sortir d'un livre de fables. Ça tombe bien. Cet auteur et acteur romain, d'abord formé à l'anthropologie, a la passion des histoires. Depuis 1995, il parcourt l'Italie pour récolter les souvenirs, les mots et les images.
De ces témoignages de première main, qu'il recueille dans les usines, les asiles, les prisons ou les rues, l'artiste fait ensuite des livres, des films documentaires, des émissions radio ou des spectacles. Pour autant de réussites.
De retour au Festival de Liège, qu'il a séduit dès 2003, Celestini joue presque à domicile : le public belge adore les contes de ce petit bonhomme, livrés quasiment sans décor. Il faut voir ce lutin se laisser porter par sa parole, alors que jamais ses gestes ne s'emballent. Malgré l'humour et le flux verbal sidérant, il garde un calme saisissant : c'est sa langue qui fait mouche, comme un caméléon ferre d'autant mieux sa proie qu'il ne bouge pas.
La pecora nera (la brebis galeuse), dévoilé à Liège avant Bruxelles (1), évoque l'univers psychiatrique. Pendant trois ans, Celestini a rencontré des infirmiers et des malades mentaux pour forger un monologue parfaitement décapant, qui aborde l'enfermement, bien sûr, mais aussi Dieu, les femmes nues, les golden sixties et les supermarchés !
« Ça m'intéresse de soulever de grandes questions à travers des récits très concrets, nous explique le conteur, après un marathon verbal de près de deux heures. Je récolte la parole des personnes qui racontent leur propre identité. Ce sont des gens qui se retrouvent en immersion totale dans un univers particulier : l'usine, la prison, l'asile. On ne peut connaître un objet qu'en adoptant un point de vue particulier. Je veux partir du petit pour aller vers l'universel. »
Ascanio connaît le prix des contes : il a grandi à Rome et à la campagne, entre une grand-mère qui lui racontait des histoires de sorcières et une grand-tante qui ôtait les mauvais sorts. « Ce qui compte, ce n'est pas qu'une histoire soit vraie ou fausse, lance-t-il. Une même personne peut raconter dix fois de suite une histoire réelle avec des mots différents. Ce qui est toujours vrai, c'est sa nécessité de raconter. »
La pecora nera joue plus que jamais sur le doute. Qui est le narrateur ? Ascanio joue un adulte orphelin qui a grandi à l'asile, un peu par hasard. Il peut heureusement compter sur un ami. Celui-ci s'appelle Nicola, comme lui. Entre les internés qui défèquent à même le sol et la nonne en chef qui pète, ça le rassure. Mais Nicola n'est-il pas une seule et même personne ? La schizophrénie possible du narrateur complète la puissance délirante du récit.
« Ce qui compte, c'est que le public se crée des images, estime Celestini. Dans le théâtre traditionnel, beaucoup d'images ne viennent pas de l'imaginaire du public, mais de l'acteur. Dans mes spectacles, j'espère que le langage laisse la place aux images des autres. C'est le principe de mon travail : des images qu'on m'a données redeviennent des images. »
Des images qui se transmettent : le magnifique Fabbrica, ce monologue issu de rencontres avec des ouvriers, a été brillamment joué chez nous par Angelo Bison. Dans un mois, rebelote : Michael Delaunoy mettra en scène Histoires d'un fou de guerre, toujours de Celestini, avec Angelo Bison et Pietro Pizzuti (2).
« Je ne me considère pas comme un auteur, réagit modestement Celestini. Je raconte des histoires. Et la plupart de ces histoires m'ont été racontées par d'autres. Je trouve normal qu'ensuite, d'autres les racontent ! » Message reçu.
Laurent Ancion