Immersion glaciale sous la banquise des entreprises
Plongée métallique et rigide sous la glace du monde des entreprises.
Paul Niemand – Paul Personne en français – n’a eu qu’une enfance sinistre, entre un père incompétent et une mère distante. Il n’existait pour personne. Toujours dans l’absence bien plus que dans la présence.
Son caractère endurci le conduit vers un monde tout aussi impersonnel : celui des grandes entreprises. Mais dans ces tours d’argent, c’est le capital, le rendement, la créativité, la productivité qui comptent. Et face aux employés qui daignent envisager une once de vie privée, les impitoyables consultants se chargent de faire le ménage.
“Accepter le risque. Créer du possible. Proposer sa créativité. Capitaliser les opportunités du marché. Mettre en avant son excellence dans tous les domaines. Construire ses phrases de façon à provoquer l’enthousiasme de l’interlocuteur.”Ce chapelet de bonne conduite entrepreneuriale doit guider l’employé,martèlent les consultants. Des dictons qui glacent le sang de l’humain mais font battre le coeur de l’entreprise, née pour gagner. À n’importe quel prix. Quitte à se séparer des “poids morts”, les faisant doucement mais fermement redescendre un à un les échelons qu’ils ont jadis gravis. Quitte à imaginer unmonde où la démocratie,“qui ne vit de toute façon que grâce à des agences de pub”, cède sa place sur l’échiquier au pion économique, ultra-libéral.
Jusqu’au jour où le vernis froid se craquelle, où la glace se brise quelque peu et laisse entrevoir ce que sont réellement ces consultants.
Des bourreaux mais aussi des victimes qui, l’angoisse s’emparant d’eux, se sentent pris au piège de l’entreprise dont ils parlaient jusqu’ici la langue et vivaient la vie – allant jusqu’à se ridiculiser en organisant, entre employés, des petites comédies musicales sur fond de morale.
Peurs, solitude, fantasmes
Ces hommes plongent alors dans leurs peurs, leur solitude, leurs fantasmes. Et cherchent du sens et de l’harmonie. Désespérément. Avec “Unter Eis”, présenté ce week-end à Liège et Bruxelles, Falk Richter, dramaturge allemand, invité régulier de la Schaubühne de Berlin, livre un texte rythmé et froid, dans un univers aux couleurs bleutées, rigides, presque métalliques, avec une bande-son qui glace l’échine. La destruction de l’individu prend même quelques tournures fantaisistes, avec un humour cynique et savoureux. Un texte qui fait froid dans le dos, autant qu’un seau de glace…
Cette semaine au Festival de Liège, place à la danse haïtienne avec le spectacle “Scourge” de Marc Bamuthi Joseph (5, 6 et 7 février). Une vision de la douloureuse et turbulente histoire du peuple haïtien,mêlant mythologie et actualité, hip hop et théâtre.
Un moment que l’on imagine déjà beaucoup plus chaleureux.
Marie Liégeois