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Le Soir - Bloody Niggers ! - 17 février 2007

 

Le nouveau spectacle du Groupov, dévoilé à Liège, est un coup de poing

Voyez vos bottes tachées de sang

« BLOODY NIGGERS ! » arrache nos oeillères en faisant de l’Europe l’impératrice des massacres de l’Histoire.


On se souvient du choc que fut Rwanda 1994, un spectacle monumental du Groupov, créé en 1999 : il durait près de six heures et remontait aux causes du génocide rwandais. Il a marqué tous ceux qui l’ont vu, par la force de son témoignage et de son analyse.
Avec Bloody Niggers !, dévoilé ce jeudi au Festival de Liège, le Groupov se radicalise encore. Le spectacle évoque tous les opprimés de la terre, tous ceux qui ont payé de leur sang la marche forcée du monde. Jacques Delcuvellerie, qui met en scène un texte de Dorcy Rugamba, entendait « démontrer que la part barbare de l’Europe n’est jamais accidentelle » (Le Mad du 14 février). Il y réussit de façon vertigineuse, avec une création qui dépasse les enjeux traditionnels du théâtre.
Face à nous, trois comédiens commencent par dresser la liste vertigineuse de tous les peuples bafoués, massacrés, exterminés au fil de l’Histoire. Que sont devenus les Indiens d’Amérique, les Aborigènes de Tasmanie, les Africains des bateaux négriers ? L’Europe, en exportant avec cupidité son modèle dit humaniste, a semé la mort et le sang. Le titre Bloody Niggers ! (Foutus Nègres) est une pirouette rhétorique qui renvoie à tous ceux que l’homme blanc a considérés, un jour au moins, comme une humanité inférieure et traités comme tels. Inutile de préciser que la liste des massacres est très dure. A deux points de vue. Tout d’abord, elle détruit les dernières illusions qu’on se faisait encore sur l’histoire de l’Europe. Son esprit éclairé est aveuglé par le goût macabre de la conquête. Bloody Niggers !, foudroyante vérité, en conclut légitimement que la fragilité actuelle de notre monde est liée à nos ancêtres conquistadors, qui ont foulé les morts pour en tirer profit, sous couvert religieux.
Ensuite, la dureté des témoignages vient de la forme. Le décor est réduit au minimum : un écran avec des images d’archives, trois micros, des comédiens en costard noir. Pierre Etienne, Younouss Diallo et Dorcy Rugamba ne jouent pas : ils énoncent. La musique soutient leur litanie, ajoutant le vertige et le volume sonore au tournis du récit.
Quelques spectateurs n’y tiennent plus : ils sortent. Difficulté d’une forme aride, proche du slam ? Refus d’entendre ce que nos aïeux ont imposé au monde, comme la mort systématique, l’avilissement humain, l’assassinat d’enfants par cuisson ? Le début du spectacle est insoutenable, c’est vrai. Mais l’Histoire aussi. Et nous devons l’entendre. Le texte de Dorcy Rugamba, lui-même rescapé du génocide rwandais, prend ensuite une tournure plus théâtrale, avec une puissance décuplée. Younouss Diallo, torse nu, dresse un portrait sans complaisance de son Afrique natale, qui reproduit malgré elle le modèle colonial. Un monologue bouleversant, qui a la force d’un Shakespeare.
Au sortir de Bloody Niggers !, que vous ayez aimé ou non le spectacle, vous ne serez plus les mêmes. Avec un courage rare, le Groupov nous saisit d’un impératif : il faut que nos consciences acceptent d’écouter l’Histoire. Pas pour nous sentir coupables, ce qui ne nous mènerait nulle part.
Mais pour sortir de l’ornière de la haine.

LAURENT ANCION